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Aliou Diack / Texte Sylvain Sankalé

In something we Africans got #10
Sylvain Sankalé

« Je ne crois pas que ses œuvres appellent des analyses autres que techniques, elles vous sautent au visage, vous étreignent la gorge et vous laissent sans voix, sans chercher à dire ni leçon, ni sermon. Elles se contentent d’être dans toute leur violence crue. Parce qu’à de très rares exception près, la peinture d’Aliou Diack n’est ni douce, ni sereine, bien au contraire. »

– Sylvain Sankalé

Malgré son jeune âge et sa précocité dans la carrière des arts, Aliou Diack, que ses familiers appellent Badou, comme il se doit au Sénégal, conserve un maintien modeste et aurait plutôt tendance à « raser les murs » pour tenter de passer inaperçu… En revanche, et comme en contrepoint naturel, son extraordinaire personnalité éclate dans ses œuvres.
Né en septembre 1987 dans le village de Sidi Bougou dans la région de Mbour, à une centaine de kilomètres au sud-est de Dakar, il est entré à l’Ecole des Beaux-Arts de Dakar en 2009 pour en terminer la formation en 2014. Depuis lors, en cinq petites années, il a réussi à s’imposer sur la scène artistique sénégalaise et internationale, au point d’en être considéré comme un des plus brillants espoirs. Car son œuvre a jailli immédiate et souveraine et s’est imposée sur les cimaises de galeries prestigieuses qui ne nous avaient guère habitué à d’aussi précoces recrues. Il y a une forme d’élégance innée chez ce jeune homme longiligne que l’on verrait bien en dandy d’une autre époque, original et tellement équilibré, jusque dans ses outrances. Il ressemble à ses toiles, à moins que ce ne soit l’inverse.

Aliou Diack © the artist
Aliou Diack, early works, Courtesy of the artist

Badou Diack est un peintre.

La toile, surtout, est son medium privilégié, mais également le papier, marouflé ou non, par la suite, pour des œuvres de toutes dimensions qui n’en sont pas moins fortes lorsqu’elles sont plus petites. L’acrylique, dans un premier temps, mais de plus en plus de pigments qui remplacent petit à petit la peinture, dans une recherche assumée de simplicité et de transparence qui occupe en ce moment la réflexion de l’artiste. Il est très intéressant de voir le peintre à l’œuvre. Il est capable de travailler plusieurs toiles à la fois, d’aller, de revenir, de l’une vers l’autre, de réfléchir à un repentir, revoir une inclinaison, une lumière, un détail.

La toile peut être suspendue, mais également couchée à plat sur le sol, elle n’est généralement pas encadrée avant d’avoir été achevée et l’artiste se laisse aller à sa réflexion et son inspiration du moment. Aliou DIACK écoute beaucoup les avis et conseils de ceux dont il apprécie les commentaires et en fait le tri, en fonction de son inspiration et de ses intentions.

Je l’ai vu réfléchir plusieurs semaines sur la même toile, à la recherche de LA solution qui puisse le satisfaire. Mais il est également capable de travailler d’un seul jet et je garderai toujours le souvenir, et le regret, d’une grande œuvre réalisée en moins de trois jours au cours d’un atelier collectif et qui s’est avérée aussitôt magistrale !

Aliou Diack, « Native » © the artist, Courtesy OH Gallery, Dakar
© Aliou Diack, « Poumons »
2019. Courtesy OH Gallery, Dakar
© Aliou Diack, « l’équilibre » 2019. Courtesy OH Gallery

Le geste peut être ample, mais également très minutieux. Badou Diack travaille sans esquisse, mais il a déjà à l’esprit la composition de son œuvre, ou du moins son motif principal qu’il équilibre et environne au fur et à mesure de l’évolution de son travail et de son inspiration. Et l’endroit où mettre la touche lumineuse ou colorée qui parachèvera la toile peut le préoccuper longuement, lui valoir plusieurs tentatives infructueuses, avant qu’il ne pose le point d’orgue à l’emplacement parfait.

L’univers d’Aliou Aliou est à peu près exclusivement peuplé d’animaux.

Quelques très rares êtres humains viennent y faire de la figuration.  Les arbres et les feuillages complètent le décor mais peuvent également tenir une place importante dans l’œuvre quand ils ne la dominent pas. Mais les animaux y tiennent la vedette. L’artiste a souvent évoqué les forêts de son enfance qu’il lui fallait traverser quotidiennement, les contes égrenés par les grands-pères au clair de lune et toute cette atmosphère onirique de la brousse sahélienne, clairsemée mais suffisamment dense encore, surtout à l’échelle d’un enfant. Car Badou Diack revendique ses origines paysannes, il consacre ses loisirs à l’agriculture et à l’élevage dans son village où vit toujours sa famille et où il aime à se ressourcer.

Parce que l’animal est maître de sa toile, parfois en l’occupant tout entière comme certain gorille, certains critiques ont cru pouvoir le qualifier de « fabuliste » alors qu’il semble téméraire de vouloir faire parler tous les hôtes des bois et savanes qui peuplent son univers. Il me semble que plutôt que d’essayer de faire parler ses créatures, plutôt que d’utiliser leur truchement pour exprimer des messages aux humains, l’artiste parle directement à nos sentiments et à nos émotions. Leurs titres ne sont d’ailleurs d’aucune utilité quand il s’agit de trouver une clé d’accès à l’interprétation de ses toiles.

© Aliou Diack, L’esprit. du cerveau, 2019. Courtesy OH Gallery
© Aliou Diack « Migration » 2019. Courtesy OH Gallery

Je ne crois pas que ses œuvres appellent des analyses autres que techniques, elles vous sautent au visage, vous étreignent la gorge et vous laissent sans voix, sans chercher à dire ni leçon, ni sermon. Elles se contentent d’être dans toute leur violence crue. Parce qu’à de très rares exception près, la peinture d’Aliou Diack n’est ni douce, ni sereine, bien au contraire.
Le décor est planté d’une forêt dense, plutôt imaginaire, l’obscurité règne, ses toiles sont très rarement solaires, et dans l’enchevêtrement de lianes et de plantes, devinées dans la pénombre, apparaissent les silhouettes et surtout les gueules aux yeux phosphorescents, d’un univers fantasmagorique de grandes et grosses créatures qui regardent le spectateur de face d’un œil scrutateur et menaçant.

Car c’est une de leurs caractéristiques, ces animaux, comme surpris dans le pinceau des phares d’une voiture regardent, un moment tétanisés, avant de prendre la décision d’attaquer ou de s’enfuir. Insupportable attente, indéfiniment suspendue par l’artiste, de l’instant fatal et décisif, l’attaque ou la défense. C’est cette suspension, en dehors du temps et de l’espace alors que ces silhouettes menaçantes font face au spectateur immobilisé qui donne à l’œuvre toute sa force et sa violence. Aucune scène d’attaque, aucune scène de dépeçage, de mort ou de retour à la vie normale, une attente, longue, infinie et insupportable. D’une manière générale, les animaux de Badou Diack sont clairement identifiables dans leur catégorie, au moins. Il arrive toutefois qu’une œuvre, ou une des composantes d’une œuvre échappe à toute classification scientifique et l’artiste laisse alors libre cours à sa fantaisie débridée. J’ai encore dans les yeux un combat monstrueux de deux bêtes enchevêtrées qui occupaient l’intégralité d’une toile monumentale.  (…) Version intégrale du texte dans something we Africans got numéro 10.

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in something we Africans got issue 10
                                                                Sylvain Sankalé
Novembre 2019