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Alya Sebti / Interview Eva Barois de Caevel

Il ne s’agit pas de taper à toutes les portes, mais de réfléchir au sens même du nom de l’institution, de nos jours : ça ne peut plus être une vitrine sur l’« ailleurs », sur ce qui se passe « ailleurs » comme au moment de sa création. Dans le Berlin actuel, ça n’a plus de sens. 

– Alya Sebti

Alya Sebti © Tomaschko

L’Institut für Auslandsbeziehungen (ifa) ou « Institut pour les relations étrangères » fête ses cent ans cette année. En septembre 2017, j’ai présenté une exposition monographique de l’artiste Wura-Natasha Ogunji au sein de l’espace d’exposition berlinois de l’ifa — l’ifa Gallery — invitée par sa directrice, la commissaire d’exposition Alya Sebti. Au cours de nos échanges, nous avons souvent discuté du passé, du présent et du futur de cette institution et du travail qu’Alya y mène. Cet entretien est l’occasion de revenir sur ces discussions.

Alya, tu es commissaire d’exposition et directrice de l’ifa Gallery Berlin depuis avril 2016. Est-ce que tu peux commencer par revenir sur ce qu’est cette institution, l’ifa ? L’ifa c’est environ 170 employés : une vaste structure, au projet large, constituée de départements indépendants, très différents les uns des autres. Les activités de ces départements concernent les arts visuels, mais pas seulement. Certains départements sont ainsi dédiés à l’aide humanitaire ou aux médias : l’ifa est par exemple l’éditeur du magazine Kultur Austausch. Pour ce qui concerne les arts visuels, l’ifa comporte également des sous-départements. L’un de ces sous-départements s’occupe de l’organisation d’expositions qui font le tour du monde, quelque fois pendant dix ans, faisant voyager le travail d’artistes basés en Allemagne dans différents musées et Goethe-Institut. C’est un modèle étonnant : plus d’une soixantaine d’expositions en même temps, des œuvres de Joseph Beuys ou de Bernd et Hilla Becher qui se retrouvent ainsi en tournée, pendant dix ans ! Mais c’est un modèle qui est discuté actuellement au sein de l’ifa, et qui est en train de changer — car quel sens à ces expositions, à ce calendrier ?  Le prochain projet sera confié à l’artiste Wolfgang Tillmans et il sera présenté en avant première en République démocratique du Congo. Un autre département se consacre, depuis soixante-douze ans, à l’ensemble des aspects organisationnels de la participation de l’Allemagne à la Biennale d’Art de Venise. Un autre département est quant à lui chargé de soutenir financièrement des artistes, allemands ou non allemands mais basés en Allemagne, et qui participent à des projets d’envergure internationale en dehors de l’Allemagne. Par exemple, si un artiste est invité à la Biennale de Lubumbashi, l’ifa pourra financer son voyage et son hébergement. Enfin, il y a les deux galeries, celle de Stuttgart et celle de Berlin. La galerie de Stuttgart est la galerie historique, celle de Berlin a ouvert en 1991. Auparavant, il y avait deux directions autonomes pour chacune des galeries et un programme partagé. Ensuite, c’est la direction de Stuttgart qui s’est occupée des deux lieux. Et tout récemment, le fonctionnement a encore changé pour la formule suivante : deux directions autonomes et deux programmations autonomes. C’est là que j’interviens. 

Et en quoi consistent donc tes fonctions de directrice à la galerie ?
En tant que directrice de l’espace d’exposition de Berlin, une galerie non commerciale, je m’occupe de la direction artistique de la galerie — notamment de la conceptualisation de la programmation annuelle —, mais aussi, bien sûr, de tout ce qui concerne la gestion du budget, de la sécurité : en somme la gestion pragmatique d’un espace d’exposition, ouvert au public, au jour le jour. Mon travail consiste également à faire de nombreux aller-retour entre Berlin et Stuttgart qui demeure la maison mère de l’ifa avec laquelle je suis en constante conversation. La direction artistique de la programmation annuelle est un ample travail en soi puisqu’il s’agit aussi bien de l’organisation d’expositions et de programmations à destination du public (conférences, discussions, etc.) que de la production de programmes pédagogiques avec une importante réflexion sur la transmission, en lien avec des chercheurs et avec l’université. Et puis enfin, l’ifa étant une association financée par le Ministère des Affaires étrangères et par la région de Stuttgart, il m’arrive parfois d’être sollicitée par le centre de recherche du Ministère pour réfléchir à des questions très spécifiques. Le centre de recherche va lancer par exemple un think-tank sur deux ans dédié à une question précise (par exemple « comment penser la présence de la diaspora sur Internet ? » ou « comment sortir des systèmes de réflexions binaires en matière d’éducation ? » ) et je peux être invitée à participer aux discussions et à proposer moi-même que des auteurs, des chercheurs ou des artistes se joignent à la réflexion.

Tu as mis en place une programmation qui renouvelle les codes de ce qui a pu se produire par le passé à l’ifa Gallery : comment mets-tu cela en œuvre et avec quels souhaits pour le long terme ? Avec ma première programmation pour l’ifa Gallery, intitulée UntieToTie, j’ai souhaité travailler sur  la présence des structures coloniales dans le quotidien (dans notre rapport au tourisme ou dans le féminisme par exemple). Cela en quatre chapitres avec pour chaque chapitre une exposition différente, et une commissaire d’exposition différente. Chaque chapitre et chaque exposition fonctionnent aussi avec un programme d’évènements destinés au public qui sont liés à la thématique du chapitre et de l’exposition. J’ai aussi voulu développer un centre de recherche sous la forme d’un espace dédié à la lecture et à l’écoute. Enfin, le programme pédagogique, que j’ai déjà évoqué, a vraiment une vocation à long terme : créer un dispositif éducatif sur les questions coloniales qui puisse intégrer les manuels scolaires. Nous sommes en train de créer des outils spécifiques, avec des chercheurs, en dialogue et à destination de professeurs et de parents qui seront formés. Cet outil devrait être prêt au mois d’avril et notre objectif est qu’il puisse intégrer, ces prochaines années, les programmes scolaires.

À quel public penses-tu que l’ifa Gallery d’aujourd’hui s’adresse ou doive s’adresser ? Tout d’abord, j’ajoute que s’il y a coupure avec les programmations précédentes, c’est avec trois mots à l’esprit : visibilité, crédibilité et continuité. La question qu’on se pose c’est : comment le lieu peut exister, aujourd’hui, auprès de ses pairs institutionnels à Berlin ? Cette question peut avoir un impact sur les publics. Qu’est-ce qu’avoir un public qui fait sens ? Question difficile. Une première chose est bien sûr de continuer à intéresser le public traditionnel ; il ne faut pas lui tourner le dos. Mais il faut aussi se poser la question des nouveaux publics qu’on souhaite intéresser et pourquoi. Actuellement, ce nouveau public ce sont à la fois des gens qui sont dans la recherche (et c’est pour cela que je développe tout particulièrement les liens avec l’université), des habitants et des visiteurs du Berlin Mitte « arty » habitués à fréquenter le KW (Kunst-Werke Institute for Contemporary Art) ou les galeries, mais aussi des activistes (là aussi, c’est pour cela qu’il m’importe de les impliquer dans la programmation). Il ne s’agit pas de taper à toutes les portes, mais de réfléchir au sens même du nom de l’institution, de nos jours : ça ne peut plus être une vitrine sur l’« ailleurs », sur ce qui se passe « ailleurs » comme au moment de sa création. Dans le Berlin actuel, ça n’a plus de sens. 

L’ifa se présente comme une institution « committed to peaceful and enriching coexistence between people and cultures worldwide* » (« *qui se consacre à la coexistence paisible et enrichissante des peuples et des cultures du monde »). Qu’est-ce que cela t’évoque ? Est-ce que tu peux également nous en dire un peu plus sur ton rapport à la longue histoire de l’institution ? L’histoire de l’ifa c’est une histoire qui a cent ans ! Qu’est ce que cette structure signifiait au moment de sa création ? C’est finalement parfois difficile à cerner. Je considère qu’il y a plein de choses à apprendre de cette histoire, de ses aspects plus ou moins glorieux. D’ailleurs, et dans cette optique, nous avons prévu d’entamer un travail avec un historien, c’est un projet qui vient d’être accepté et qui va démarrer. Nous allons travailler sur les archives de l’ifa, et nous travaillerons également ensuite avec un commissaire d’exposition pour restituer ces recherches. L’histoire de l’ifa en ce qui concerne les arts visuels c’est vraiment une programmation très importante, plein d’expositions inspirantes. De très nombreux artistes sont passés par l’ifa à leurs débuts et ça a été un lieu fondateur pour beaucoup. Mais les choses se sont un peu enrayées à un moment et il semblait vraiment nécessaire de renouveler le fonctionnement, de trouver un équilibre entre renouveau et continuité : par exemple, nous allons solliciter certains commissaires des expositions antérieures pour qu’ils nous suggèrent de nouveaux commissaires avec lesquels travailler. 

Est-ce que tu peux revenir sur ton programme, UntieToTie : le troisième chapitre est en cours, quels bilans peux-tu déjà en tirer ? Avec la mise en œuvre de cette programmation, qu’est ce qui a changé? Comment décrirais-tu l’esprit de l’ifa Gallery d’aujourd’hui ? Le fait de ne pas organiser seulement des expositions mais de faire un ensemble de propositions fonctionne bien. Nous avons mis en place des rendez-vous réguliers, notamment avec l’anthropologue Jonas Tinius, qui fédèrent vraiment le public. C’est une sorte de « check-up », tous les trois mois, où l’on se demande comment on peut décoloniser l’institution. De la même manière, on développe des collaborations avec des institutions et avec des personnalités locales, on essaye de créer des relations sur le long terme et c’est à poursuivre. L’idée c’est aussi de confier l’espace à un certain nombre de personnes ou d’entités qui n’en n’ont pas, d’offrir des semi cartes blanches : c’est-à-dire qu’elle puissent proposer ce qu’elles veulent en lien avec la thématique annuelle et les thématiques des différents chapitres. Je retiens aussi que proposer un programme annuel, et non plus des programmes sur trois mois, est vraiment bénéfique. Ça laisse le temps d’installer les choses, de les faire bien, et ça laisse le temps au public d’entrer dans le vif du sujet. Après le quatrième chapitre, au printemps, nous avons prévu deux mois de réflexion sur tout ce qui se sera produit. Ce sera le vrai moment du bilan. Là aussi, prendre ce temps de recul, c’est quelque chose d’important et qui fait partie de ma réflexion sur le « bon rythme » à trouver. L’ifa Gallery d’aujourd’hui c’est un espace dont la richesse réside là où se rencontre ce qui y entre et ce qui en sort. Bien que j’en sois la directrice, mon travail consiste à confier cet espace, sans cesse, à d’autres : qu’il devienne une plateforme pour des approches subjectives. Il était hors de question pour moi de n’inviter que des personnes que je connaissais déjà. On cherche à ouvrir l’espace, à parvenir à une polyphonie. L’ifa Gallery d’aujourd’hui c’est un espace où on tente de réfléchir à la manière dont on va mener chaque geste. Par exemple, pour le recrutement des futurs commissaires d’exposition, nous avons proposé un open call, et nous nous sommes interrogés sur la manière dont nous allions le faire circuler. Nous n’hésitons pas non plus à considérer des candidatures spontanées de commissaires et d’artistes. Et puis, comme je l’ai déjà mentionné, nous nous sommes ouverts à différentes formes d’expression autres que les arts visuels : la littérature, la recherche, la danse… Et autour de l’exposition, à d’autres formes (sonores, filmiques, etc.). Je parlais de « sortir » et d’« ouvrir » tout à l’heure et c’est aussi quelque chose que nous prenons désormais au sens propre, en quittant l’espace de la galerie pour aller dans la rue, dans d’autres institutions, mais aussi en dehors d’Allemagne. Enfin, l’ifa Gallery d’aujourd’hui c’est un espace digital indépendant, avec une forte direction éditoriale, pour lequel nous faisons des commandes de textes et où nous conservons les archives de chacun des chapitres du programme. 

Cette section de la revue Something We Africans Got est dédiée, pour chaque numéro, aux relations entre le continent africain et un pays européen, ce mois-ci l’Allemagne. J’aimerais savoir comment tu vois et vis cette relation en tant que directrice d’un espace d’exposition qui a pour nom « institut des relations étrangères » et qui invite des Africains et des afro-descendants en Allemagne ?  L’ifa est une structure si importante qu’elle est forcément parfois un peu rigide. Par exemple, il existe encore une réflexion en termes de découpage géographique. Donc concrètement il se peut par exemple qu’on me demande d’avoir un quota d’Africains invités à participer à des activités à la galerie. D’ailleurs nous avions plaisanté toutes les deux au sujet du dossier de financement de l’exposition lorsque je t’ai invitée à proposer un projet, car il était bienvenu d’indiquer que tu étais franco-sénégalaise, même si tu es afro-descendante de nationalité française et résidant en France. Ce sont ce genre de réflexes qu’il faut changer car il ne correspondent plus à la réalité et aux situations vécues par de nombreux individus, et aussi parce que cette pensée suivant un découpage géographique est lourde d’implications. Je souhaite que l’ifa Gallery devienne un lieu où on crée de l’espace pour des voix et des gestes intéressants en se préoccupant de moins en moins de leur « origine géographique », ou alors en réfléchissant à ce pourquoi cette « origine géographique » devrait être citée dans ce cadre. Les Africains et les afro-descendants qui sont intervenus à la galerie cette année, comme tu l’as dit à propos de Wura-Natasha Ogunji que tu as invitée à proposer une exposition, sont libres de parler de ce qui leur importe, qui n’est pas forcément ce à quoi on s’attend, ce à quoi des Allemands s’attendent, ou ce qu’ils souhaitent. On s’efforce d’éviter les approches instrumentalisantes, de ne pas proposer des choses qui soient l’illustration d’agendas qu’on ne détermine pas, de préjugés. Mais je sens que tout cela est en train de changer au sein de la structure qu’est l’ifa et j’en suis vraiment heureuse : ça change doucement, de l’intérieur, ça se sent dans les mots et les terminologies. J’aime bien me dire qu’à l’ifa Gallery on créé chaque jour les conditions pour pouvoir, tout en douceur, infiltrer le système, pour le bien du système bien sûr !

                                                            in something we Africans got Issue 3
                                                               Eva Barois De Caevel
August 2016