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Azza Yousif / Interview Anthony Vincent

« Des ouvriers, parfois des enfants, sont payés une misère pour que vous puissiez acheter votre vêtement à moins de 10 euros. Ça, c’est la réalité de la fast fashion. Aucun geste d’upcycling, de collection ‘green’ ou ‘écolo’ ne change – pour l’instant – cette réalité : leur modèle d’entreprise fait plus de mal que de bien à la planète. »

– Azza Yousif

Azza Yousif © Matthieu Lemaire-Courapied

Anthony Vincent : Quel est votre premier souvenir mode au Soudan ? 

Azza Yousif : Je n’ai jamais vécu au Soudan, mais nos parents, très nostalgiques de leur enfance au pays, nous emmenaient chaque été vivre avec nos familles aux mois de juillet et août. C’est là-bas que j’ai appris le sens de communauté. Mon premier souvenir mode serait le ‘thoub’, l’habit traditionnel des femmes soudanaises, qui consiste à se voiler en enroulant 4,5 m d’un tissu léger autour du corps. La particularité des femmes soudanaises, c’est qu’elles choisissent souvent des tissus colorés, imprimés. Le goût de ma mère dans le développement de sa collection a définitivement été mon introduction aux matières et à la mode. 

L’Egypte, la Jordanie, Chypre, Paris… En quoi votre enfance cosmopolite a-t-elle influencé votre vision de la mode et du style ?  Ma garde-robe est plutôt éclectique. Même si j’ai développé un gout plutôt minimaliste, mes sources d’inspiration sont variées. J’ai compris très jeune la richesse de la diversité. Au delà des pays dans lesquels j’ai vécu, mon père voyageait énormément pour son travail. Il était spécialiste en éducation à l’UNESCO et a consacré la majorité de sa carrière à développer des programmes d’éducation pour combattre l’illettrisme, surtout dans des pays en voie de développement. 

De ses voyages, il ne revenait jamais les mains vides. Mon père m’apportait toujours un cadeau en lien avec l’artisanat du pays: un manteau afghan, une veste en soie chinoise rebrodée. À travers ses cadeaux j’apprenais sur la beauté du. fait main et la diversité des cultures. 

Comment voyez-vous l’hyper-consommation de vêtements et les géants de la fast fashion ? Je vois une déconnexion entre l’Homme et la nature. Les gens qui consomment la fast fashion ont arrêté de se poser la question « d’où vient ce vêtement ?».  La réalité douloureuse, trop dure à supporter, gâcherait leur plaisir immédiat à croire qu’à cet instant présent, ce vêtement améliorera leur vie. Ce même vêtement qui n’a aucun moyen de survivre  au temps, du fait de la pauvreté de la manière dont il a été produit, ainsi que de celle de sa matière, et dont il vont se lasser extrêmement rapidement, car ils ont été programmés à toujours désirer la prochaine nouvelle chose.
La réalité est que la laine et le cachemire viennent d’animaux, dont certains sont maltraités pour subvenir à la masse de production. Les produits chimiques utilisés en énormes quantités pour les récoltes de coton ou pour les teintures sont rejetés dans des rivières. En conséquence, dans certains pays, les villes où se trouvent ces usines n’ont plus d’eau potable et la majorité des habitants ont développé des cancers et autres maladies en lien avec la pollution de l’eau. Des ouvriers, parfois des enfants, sont payés une misère pour que vous puissiez acheter votre vêtement à moins de 10 euros. Ça, c’est la réalité de la fast fashion. Aucun geste d’upcycling, de collection ‘green’ ou ‘écolo’ ne change – pour l’instant – cette réalité : leur modèle d’entreprise fait plus de mal que de bien à la planète. Il est essentiel de renouer avec la nature et que chaque être humain comprenne qu’il a un rôle à jouer. 

De quoi l’inventaire de quatre milliards de dollars d’invendus du groupe H&M est-il le symptôme ? Je ne sais vraiment pas quoi vous dire – j’y vois peut être un début de conscience écologique chez le consommateur, qui commence à comprendre qu’il a le pouvoir de changer les choses. Il donne de la force à ceux auxquels il décide de donner son argent. Mais je vois surtout un énorme gâchis. Nous avons été engourdis par l’idée qu’il est normal de jeter un surplus de vêtements ou de nourriture. Mais ça ne devrait plus être acceptable. 

Azza Yousif © Matthieu Lemaire-Courapied

Pensez-vous que les consommateurs sont davantage conscients des enjeux de green washing et donc plus exigeants auprès des marques ? Tant que le consommateur n’est pas prêt à poser les vraies questions : ‘qui a fait mes vêtements ?’, ‘comment et où a-t-il été produit ?’, il pourra toujours tomber dans les panneaux publicitaires de marques choisissant de communiquer sur une collaboration, ou une capsule qui soit ‘green’.
Ce qu’il faut garder en tête, c’est qu’une collection green, ne veut pas  dire que la marque change entièrement toute son éthique ou sa manière de produire – il faut faire très attention à cela et lire en détails les informations. J’espère qu’un jour nos vêtements aurons la même étiquette détaillée que nous pouvons trouver sur n’importe quel emballage alimentaire : ingrédients et provenance. Cela serait la moindre des choses. D’ici là, le consommateur fait du mieux qu’il peut ! Et j’aimerais féliciter et remercier tous ceux qui font un effort conscient de changer leur manière de consommer. Tous les efforts comptent. La beauté de ce moment de l’histoire, c’est qu’il y’a une vraie solidarité qui se crée, un échange d’information, une entraide où les gens s’encouragent et partagent leurs expériences, pour que nous puissions changer les choses ensembles. 

Pourquoi les maisons de luxe se montrent-elles frileuses à l’idée de se structurer sur le marché de la seconde main ? Beaucoup de maisons appartenant à de grands groupes brûlent encore leurs surplus pour être certaines que la marchandise ne se retrouve pas bradée, et diminue l’idée d’exclusivité qu’ils promeuvent.
En même temps, il existe un énorme marché de seconde main, dans lequel les prix sont bradés. Comment séparer les deux ? La clef étant que ces deux formats – collection récente et seconde main – soient commercialisés de manière complètement différentes, mais que les deux restent dans la catégorie ‘Exclusive’. Plutôt que d’avoir l’image d’un vieux plat qu’on réchauffe, ces vêtements de seconde main devraient être vus comme une caisse de bon vins retrouvée. Le consommateur, s’il achète à l’extérieur de son foyer et non en ligne, est à la recherche d’expériences. L’idée de monter un pop up, par exemple, dont la sélection des articles de seconde main serait faite par une personne de bon goût (un styliste connu ou une célébrité), dans un espace éphémère designé par un architecte ou un artiste incroyable, cela serait si intéressant ! Que l’expérience de shopping soit comme une expo que l’on visite, ça, c’est une idée. Mais si les marques brainstormaient sur le sujet, elles pourraient penser à tellement d’autres concepts. 

En quoi les grandes maisons peuvent-elles jouer un rôle pour une mode plus écologique et responsable ?  Elles pourraient être plus transparentes sur leur effort de progression vers un schéma plus responsable écologiquement. Que ce soit une évolution de leurs moyens de transports, teintures, recherches de nouvelles matières moins polluantes, emballages. Beaucoup de maisons ont déjà opéré des changements, mais elles ne les communiquent pas.
Le consommateur est désormais à l’affût de ces informations.
La transparence est de plus en plus le moteur qui le motivera à acheter tel produit plutôt qu’un autre. Pour reprendre l’exemple de l’emballage alimentaire : entre deux paquets de biscuits dans un supermarché, l’un bio, qui vous décrit d’où viennent les matières et par qui il a été conçu, ou que son emballage est compostable, et l’autre qui ne donne aucune information d’origine, ni de fabrications ; lequel allez-vous choisir? Le consommateur du ‘Luxe’ est souvent déjà éduqué et à l’affût des questions d’écologie. Son intelligence n’est pas à négliger. 

Les pays d’Afrique subsaharienne, d’Amérique Latine, et d’Asie du Sud auraient-ils une longueur d’avance sur ce que pourrait être une mode responsable ? Une mode responsable, c’est avant tout fabriquer sa marchandise sans faire de mal à autrui ou à la planète, ce n’est pas en lien avec une origine géographique. C’est une éthique internationale, une responsabilité universelle. Le problème comme dans tant d’autres domaines, c’est que le profit économique a pris le dessus sur la nature. Et quand je dis nature, j’y inclus l’humain. Il est temps de rétablir la balance. Car aucune quantité d’argent ne créera l’air, l’eau, une graine, lorsque nous aurons epuisé nos ressources naturelles.

Azza Yousif © Matthieu Lemaire-Courapied

À votre avis, pourquoi un créateur comme Lamine Kouyaté a toujours eu à coeur de proposer une mode « sustainable ? » Tout d’abord, je préfère utiliser le mot « éco-responsable » plutôt que sustainable. Une mode 100% sustainable n’existe pas. Le mieux que l’on puisse faire, c’est de prendre chaque décision en ayant en tête que c’est la meilleure  décision que l’on puisse prendre aux niveaux stylistique et écologique – et d’être en paix avec cette décision. Lamine est un designer qui a toujours fonctionné à l’instinct et au coeur. Comme il est sensible au déclin de la nature, j’imagine que c’est inconsciemment logique pour lui de proposer une mode éco-responsable. Pour ne pas ajouter à la peine du monde, tout en transmettant une joie de vivre à travers son savoir faire. 

Comment la mode occidentale peut-elle s’enrichir
de la mode africaine ?
La mode est une culture, un savoir faire, un business qui a été étudié et affiné depuis des siècles en Occident, particulièrement en France. Il serait merveilleux que la mode africaine apprenne à développer son artisanat, ses moyens de tissage, son savoir faire, et que l’on soutienne ses créateurs. Pour beaucoup de pays d’Afrique, la mode n’est pas encore un métier honorable. Cette mentalité évolue, mais j’espère qu’elle changera rapidement. J’adorerais qu’il existe une bourse qui permettrait un échange entre la France et certains pays d’Afrique, que des étudiants ou jeunes designers viennent à Paris pour faire un apprentissage dans des ateliers français, et qu’ils y apprennent la méticulosité qui va dans notre savoir faire. Que cela ouvre leur esprit sur les possibilités infinies de nos merveilleux métiers. Et vice versa : que des étudiants occidentaux puissent aller en Afrique, apprendre nos moyens de teinture, de tissage, si exceptionnels. 

Est-ce qu’il y a un créateur ou une créatrice, ou un mannequin soudanais en particulier à suivre de près selon vous en ce moment ?
Je ne vis pas au Soudan, c’est un pays difficile d’accès à l’heure qu’il est à cause de la révolution post El-Bashir. Les infos des atrocités de cette révolution ont pris le dessus sur l’Art, donc je ne peux pas vous donner quelqu’un que j’aurais découvert récemment. Ce qui est sûr, c’est que
ce changement politique va permettre à beaucoup d’artistes soudanais de pouvoir s’exprimer. Une éclosion créative soudanaise pourra enfin voir le jour. 

          

                                                            in SWAG high profiles, issue 1
                                                                Anthony Vincent
September 2020