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Ery Camara et l’autre histoire du Musée des Civilisations Noires / Interview F-B Rassoul Sy

In something we Africans got #10

 » Il s’agit du Musée des Civilisations Noires, un lieu que feu le Président Léopold Sédar Senghor et ses pairs ont appelés de tous leurs vœux, un lieu qui engage notre responsabilité et notre sens du devoir pour l’Histoire. De mon point de vue, il aurait fallu mettre en place un comité scientifique international, afin que ces spécialistes puissent déduire les axes les plus pertinents pour l’orientation de ce Musée, l’évolution de son programme d’expositions traduisant notre emprise en tant qu’africains sur ces thèmes-là. »

– Ery Camara

Emma Lozano, 2019

Ery Camara est un spécialiste des musées. Il vit et travaille au Mexique depuis les années 1970 après y avoir été envoyé par Léopold Sédar Senghor, alors Président du Sénégal, pour suivre des études de muséologie et de restauration entre autres. La première année d’activité du Musée des Civilisations Noires ouvert à Dakar en décembre 2018 est l’occasion d’une attention internationale toute particulière sur la question des institutions et établissements culturels en Afrique. Ery Camara, fut le témoin privilégié des prémices de ce musée voulu par LS Senghor, le muséologue et commissaire d’exposition sénégalo-mexicain relate des faits liant ses deux pays et que certains aimeraient oublier.  

Fatima Bintou Rassoul Sy : Quelle est votre implication dans la genèse du Musée National des Civilisations Noires ? 

Ery Camara : Il m’a été demandé de collaborer avec le gouvernement dans le cadre de la création du Musée des Civilisations Noires, un projet de feu le Président Léopold Sédar Senghor. Cependant, le projet original commandé à l’époque à l’architecte mexicain Pedro Ramirez Vazquez, n’a rien avoir avec le bâtiment d’aujourd’hui. Nous sommes alors en 2002, j’avais été invité en tant que commissaire de la biennale de Dakar par Ousseynou Wade, à l’époque Secrétaire Général de la dite Biennale de l’Art Africain Contemporain. En marge de ce séjour, le Président Abdoulaye Wade m’a reçu et m’a demandé de collaborer à ce projet. C’est ainsi que j’ai pris contact avec l’architecte Pedro Ramirez Vazquez pour lui dire l’intérêt du Président. À cet effet, il m’a remis toutes les archives relatives au Musée des Civilisations Noires, tel qu’il avait été pensé par Senghor. Cette documentation a été remise par mes soins à la Présidence de la République du Sénégal.
Ne recevant aucune réponse, l’architecte fit des démarches auprès du Ministère des Affaires Étrangères du Mexique afin que le Consul ou l’Ambassadeur se rapproche de l’État du Sénégal pour réaffirmer tout l’intérêt de Vazquez pour l’exécution de ce projet. Nous n’avons pas eu de retour du gouvernement sénégalais.

Ce n’est qu’en 2010 durant le Festival Mondial des Arts Nègres (FESMAN), que je suis tombé par hasard sur un livre le mémoire de doctorat de Ousmane Sow Huchard, ancien directeur du Musée Dynamique, contenant une illustration du projet de l’architecte Pedro Ramirez Vazquez, signé par monsieur Pierre Goudiaby. Très choqué, j’ai aussitôt contacté l’architecte mexicain pour lui en faire part et nous avons saisi l’UNESCO pour dénoncer cette affaire. Cela n’a pas dû plaire au Président Abdoulaye Wade, mais en ce qui me concerne, c’était une question d’éthique. À la suite de cela, ils ont lâché le projet de de l’architecte Ramirez Vazquez, tout en gardant certains éléments… Et c’est ainsi que le gouvernement est entré en contact avec la coopération Chinoise qui a décidé de prendre le projet du Musée des Civilisations Noires en main.

En effet, la construction du bâtiment a été confiée au Beijing Institute of Architectural Design (BIAD) au titre de la coopération sino-sénégalaise, dans le cadre d’un programme appelé China AID. Ce même programme a permis la construction du Grand Théâtre National, du Musée des Civilisations Noires, de l’Arène Nationale de Lutte. S’agissant du MCN, un comité scientifique composé de chercheurs et d’architectes a été constitué pour penser l’infrastructure. C’est ainsi qu’ils en sont arrivés à s’inspirer de la case à impluvium typique de la Casamance et du Grand Enclos du Monument national du Grand Zimbabwe. J’ai été invité pour participer à une série de rencontres entre des muséologues africains dans le cadre de la Conférence Internationale de Préfiguration du Musée des Civilisations Noires, en juillet 2016 à Dakar. J’ai eu l’occasion dans ma communication d’y rappeler l’histoire originelle du projet et de son initiateur. Mon intervention allait dans le sens d’une réflexion profonde sur le musée, son identité, son discours, son programme, ainsi que son ancrage au sein du territoire. Mais j’ai très vite compris, que les principaux acteurs du projet n’étaient pas dans cette optique mais plutôt dans l’urgence de répondre à un calendrier politique10 bien établi. 

À cette époque, ils n’avaient pas d’idées précises sur le programme muséologique et le contenu du musée et souhaitaient malgré tout tenir le calendrier qui leur avait été imposé par la présidence à savoir, le 6 décembre 2018. J’ai su à ce moment précis que je ne poursuivrai pas ma collaboration avec le Musée dans ces conditions. Il s’agit du Musée des Civilisations Noires, un lieu que feu le Président Léopold Sédar Senghor et ses pairs ont appelés de tous leurs vœux, un lieu qui engage notre responsabilité et notre sens du devoir pour l’Histoire. De mon point de vue, il aurait fallu mettre en place un comité scientifique international, afin que ces spécialistes puissent déduire les axes les plus pertinents pour l’orientation de ce Musée, l’évolution de son programme d’expositions traduisant notre emprise en tant qu’africains sur ces thèmes-là. Le Président Senghor avait tout un projet, il souhaitait que soit représentés les antécédents historiques ou préhistoriques du continent avec les objets de l’IFAN11, il y avait également une part réservée aux sciences naturelles : la flore et la faune de l’Afrique, il y avait ensuite l’histoire de l’architecture africaine autour du Musée, ainsi qu’une part concernant l’Art Moderne et Contemporain africain. Il voulait rassembler les exploits des Civilisations Africaines dans un espace où les gens pourraient voir l’évolution de nos populations. 

Ce que les gens semblent oublier, c’est que l’histoire de ce musée remonte aux « Etats généraux de la Négritude » de 1966. Le Président Léopold Sédar Senghor a pour ambition à cette époque de créer une cité des Arts qui devait comprendre outre le Musée des Civilisations négro-africaines, l’Institut des Beaux-arts, le Village Artisanal, un Auditorium, le Site de développement touristique et hôtelier entre-autres. Dès lors, il sollicita l’UNESCO en mai 1972 afin que soit nommée une délégation d’Experts pour une étude de faisabilité du projet. Celui-ci sera confié en décembre 1972 à l’architecte Pedro Ramirez Vazquez qui se fera assister par J. Campuzano Fernandez dans un premier temps, s’y ajoutera ensuite l’architecte Thierry Melot basé au Sénégal en ces temps là. En 1974, le projet sera présenté au Directeur Général de l’UNESCO, René Maheu, alors en visite à Dakar. C’est dans ce contexte qu’une trentaine d’étudiants sénégalais se verront offrir l’opportunité de se former à l’étranger (Mexique, Canada, Suisse, France) afin de pouvoir acquérir les compétences nécessaires à la gestion de ces différentes institutions. 

À l’occasion d’une visite officielle à Mexico en mai 1975, le Président Senghor, signa une série de décrets portant sur des accords de coopération culturelle et scientifique avec son homologue, le Président Luis Echeverria Alvarez. (…) Version intégrale du texte dans Something we Africans got numéro 10.
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in something we Africans got issue 10
                                                                Fatima Bintou Rassoul Sy
December 2019