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Jennifer Flay / Interview Alix Koffi

Extrait de woman paper Fiac! édition 2017

“C’est comme si j’étais enceinte de toute une colonie. C’est une Fiac! très riche, très ambitieuse je pense qu’elle nous permettra d’aller plus loin dans cette vision qu’on partage tous pour l’évènement. Tant de choses sont générées par cette foire ou à travers elle, je suis heureuse et émue d’être l’une des chevilles ouvrières qui lui donnent vie et excitée que tous les yeux du monde soient tournés vers Paris pendant cette période.”

Jennifer Flay

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Jennifer Flay est le visage, le cerveau, le point d’exclamation de la Foire Internationale d’Art Contemporain (Fiac!) depuis 2003. En quatorze éditions, elle a relancé une institution que l’on disait moribonde en mettant le cap sur l’international, et plus lentement sur l’Afrique. Celle qui n’a jamais senti qu’elle ne pouvait pas faire exactement ce qu’elle voulait parce qu’elle était femme a donné quelques réponses pour l’édition Fiac! de woman paper.

Qu’est ce qui inspire votre travail, quels sentiments ou émotions le dirigent ? Le désir de continuer à bâtir un contexte culturel qui rayonne dans le monde entier.
J’aime profondément l’art, ma vie est emplie d’art et je l’ai encore rempli d’avantage. C’est l’amour de l’art qui m’habite, la bienveillance aussi.

Qui compte dans votre famille artistique? Ce sont des personnes avec qui j’ai échangé, des gens que j’ai aimé. Parmi eux Felix Gonzalez-Torres que j’ai montré dans ma galerie, il est mort du Sida en 1996. Felix est prodigieusement important pour moi dans mon appréhension de l’art. Il y a Christian Boltanski avec qui j’ai partagé une partie de ma vie et Claude Closky, un autre artiste que j’ai représenté. Il y aussi Marcel Briant qui est un collectionneur d’une importance majeure. Je n’oublie pas Martin Béthenod, mon “ex mari” professionnel ! ( commissaire général de la foire entre 2003 et 2010, ndlr). Cette famille de coeur compte aussi des artistes comme Dominique Gonzales-Foerster, très important pour moi et avec qui j’ai également travaillé; Caroline Bourgeois, une très bonne amie de très longue date. Blanche de Lestrange avec qui je travaille, elle est responsable dans des projets hors les murs et co-commissaire des autres projets avec moi. Je partage avec Blanche une vraie complicité intellectuelle et artistique.

Orlan, Fiac! 2017

Enfin, ma nièce Hannah O’Neill, première danseuse à l’Opéra de Paris est une artiste de très haut niveau et une source d’inspiration perpétuelle pour moi. La volonté, la rigueur, la discipline; cette recherche de la perfection du geste quinze heures par jour. Inouï.
On pourra la voir danser le samedi 21 octobre (20h30, Hall central, Palais de la Découverte, 30 minutes, ndlr). Evidemment non pas parce que c’est ma nièce… Mais parce qu’elle excelle dans sa discipline. Elle dansera Pour un abîme, une chorégraphie pensée pour elle par Nicolas Paul, chorégraphe de l’Opéra de Paris, lui même danseur. C’est un pas de deux qu’elle interprète avec Jérémy-Loup Quer, un autre danseur.
Cette chorégraphie inédite à Paris est une performance qui pousse au dépassement de soi, à la virtuosité technique au-delà corps humain.
A travers Hannah, j’ai intégré dans ma vie depuis maintenant six ans tout un autre pan de la création. Je connaissais déjà la danse, mais avec elle, ce sont de très nombreux danseurs du plus haut niveau qui font maintenant partie de mon univers artistiques.

Comment créer des ponts entre les disciplines artistiques? C’est justement une des ambitions de la Fiac!. Bien sûr tous ces arts ont beaucoup à tirer les uns des autres; il faut encourager la porosité entres les différentes disciplines. Les choses font que lorsqu’un artiste est au très haut niveau, en musique ou en danse par exemple, l’apprentissage du métier induit un cloisonnement. Les arts plastiques sont aussi une pratique solitaire; l’écriture est de toute façon solitaire. Gesamtkunstwerk (l’oeuvre d’art totale, ndlr), nous visons tous cette utopie, et cela devient de plus en plus présent pour moi.
Je ne suis pas seule. C’est une sorte de trame depuis que le concept “d’oeuvre d’art totale” existe : j’aimerais créer les conditions dans lesquelles tous les artistes de tous les disciplines puissent se rencontrer et créer des oeuvres, mais de manière organique. D’ordinaire pour une mise en scène on va rechercher un plasticien pour faire le décor, on appelle quelqu’un d’autres pour réaliser les costumes, une tierce personne pour une autre tâche … Personne se connait et tout est finalement un peu “plaqué “. Je souhaite un autre type de création où tout arriverait de manière organique. Pour cela il faut créer des ponts entre les arts, que les gens se rapprochent pour se rencontrer, qu’ils aient des idées et des projets ensemble. C’est la première fois que nous avons un partenariat avec l’Opéra de Paris. Il s’agit de deux chorégraphies : Pour un abîme dont j’ai parlé et A bras le corps de Boris Charmatz et Dimitri Chamblas, la performance aura lieu jeudi 19 octobre ( 16 heures , Balcon d’honneur, Grand Palais, ndlr). Tout cela amène le monde de la danse dans le Grand Palais. Je veux encourager ce mélange, ce brassage, je suis certaine qu’il y aura de belles choses qui en naitront. Mais malheureusement ces ponts ne se font pas naturellement dans notre société actuelle.

Ida Applebroog, Fiac!  2017

Qu’est-ce que la Fiac! 2017 ? C’est comme si j’étais enceinte de toute une colonie. C’est une Fiac! très riche, très ambitieuse je pense qu’elle nous permettra d’aller plus loin dans cette vision qu’on partage tous pour l’évènement. Tant de choses sont générées par cette foire ou à travers elle, je suis heureuse et émue d’être l’une des chevilles ouvrières qui lui donnent vie et excitée que tous les yeux du monde soient tournés vers Paris pendant cette période.

Helen Verhoeven, Fiac! 2017

L’art d’artistes africains est dans tous les viseurs,
quelle place à la Fiac! ? 
L’Afrique est bien présente à la Fiac! Kader Attia, Barthélémy Toguo ou Pascale Marthine Tayou sont bien implantés. Nombre d’artistes africains font parti de notre paysage depuis longtemps. Il y a les photographes maliens Seydou Keita et Malick Sidibé; l’artiste ivoirien Brouly Bouabré que j’adore. Je suis très heureuse cette année d’accueillir deux galeries du continent: la tunisienne Selma Feriani et Gypsum, du Caire en Egypte. L’arrivée de la galerie Imane Farès permet de renforcer cette présence que j’aimerais amplifier.

Yael Bartana, Fiac! 2017

Question “feminism and woman power … » Je suis consciente de la situation des femmes et de l’inégalité entre les deux sexes dans le monde du travail. Je fais face tous les jours à une forme de misogynie qui sévit surtout pour les femmes dans les places de pouvoir. Heureusement que le monde de l’art est un secteur très féminin, où il n’est pas un handicap d’être une femme. Cependant, j’évolue également dans un milieu corporate qui est beaucoup plus complexe. J’ai longtemps eu dans mon bureau une affiche qui faisait état de la différence de rémunération entre les hommes et les femmes, c’est un mal mondial. Même en Iceland, pays très évolué, subsiste un écart de rémunération; c’est profondément choquant.
Je viens de Nouvelle Zélande, c’est le premier pays au monde à avoir accordé le droit de suffrage aux femmes en 1893. Mon arrière grand mère a voté, ma grand mère a voté, ma mère a voté. La Nouvelle Zélande est un pays jeune qui s’est forgé avec des valeurs différentes. J’ai eu la chance d’y grandir, c’est ce qui explique la personne que je suis. Je n’ai jamais senti que je ne pouvais pas faire exactement ce que je voulais parce j’étais une femme, je n’ai jamais senti qu’il fallait que je parle plus doucement ou que je m’impose moins. J’ai toujours pensé que je pouvais être ce que je voulais. Une vraie chance.
Je pense également que la séduction féminine est un puissant atout, elle est déconsidérée, un peu méprisée mais c’est néanmoins très puissant. Il faut l’utiliser.
Et maintenant je vis en France. La France est un pays très en retard sur ces questions-là. Je suis absolument affligée de constater que la génération des jeunes femmes d’aujourd’hui, 20 -25 ans, n’envisagent pas de mener de front une vie de femme, de mère et une carrière professionnelle. C’est terrible d’imaginer une telle regression de mentalités.

Marina Abramovic, Fiac ! 2017

Et cette question transposée au monde de l’art, par exemple à la Fiac! ?
Je n‘ai pas réalisé d’études mais il y a énormément de femmes artistes. Il suffit de parcourir le nom des artistes représentées dans les galeries, on se rend compte que les femmes sont présentent dans toutes les galeries. Je pense que l’écart se fait au niveau des prix. Encore une fois.

Si, comme vous disiez précédemment, “dans le monde de l’art être une femme n’est pas un handicap », est ce que c’est un avantage? Hum, je dirais que ce n’est pas un handicap.

Un mot ou une phrase pour résumer votre carrière?
It’s not over.

                                                                      In woman paper Fiac!  édition 2017
Alix Koffi