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Kader Attia : Mon droit à l’opacité

In something we Africans got issue#1
Décembre 2016

 » Le fait d’être un artiste franco-algérien ne signifie rien pour moi. Je passe mon temps à rayer les choses dans lesquelles on veut m’inclure car la question de l’identité vient du pouvoir. Cette question n’est pas subjective puisqu’on ne laisse pas à l’individu la possibilité de choisir, l’identité en société étant définie par le pouvoir. Il est temps de critiquer ce concept d’« identité » imposé par le pouvoir. »

– Kader Attia

Kader Attia © Pirje Mykännen

Comment l’art peut-il rapprocher ce que l’on perçoit d’habitude comme étant éloigné ? Pourquoi la raison cartésienne est-elle battue en brèche ? L’artiste Kader Attia entend répondre à ces questions en retravaillant le tissu historique, la trame et la métabolisation de la culture. Sa recherche se veut révélatrice des cicatrices de l’Histoire, et son acte créateur espère nous faire entrer dans la voie de la réparation par la réappropriation.

something we Africans got : Vous apparaissez dans les foires et biennales internationales avec la mention « France-Algérie ». Selon vous, qu’est-ce qu’un artiste franco-algérien ?

Kader Attia : Le fait d’être un artiste franco-algérien ne signifie rien pour moi. Je passe mon temps à rayer les choses dans lesquelles on veut m’inclure car la question de l’identité vient du pouvoir. Cette question n’est pas subjective puisqu’on ne laisse pas à l’individu la possibilité de choisir, l’identité en société étant définie par le pouvoir. Il est temps de critiquer ce concept d’« identité » imposé par le pouvoir. Il est temps de balayer cette question d’un revers car, aujourd’hui, nous sommes passés du statut de « travailleur ou ouvrier immigré » des années 80-90 à celui de « musulman » sans que personne ne s’en aperçoive ! Le pouvoir a accentué la connotation de l’identité des personnes au statut religieux.

Kader Attia, « J’accuse », 2016, détail

Que représente pour vous le prix Marcel-Duchamp que vous venez de remporter ? Trois autres artistes étaient en lice : Yto Barrada, Barthélémy Toguo et Ulla von Brandenburg. Le prix Marcel-Duchamp est important car il couronne le résultat de plusieurs années de travail. Depuis le 11 Septembre, le public a porté un regard sur les artistes non occidentaux, mais aussi sur ceux de la diaspora. Avant le 11 Septembre, la production des artistes non occidentaux existait à peine dans le regard du public et n’a commencé à révéler des choses qu’à partir de là. 

Il y a donc eu un revirement normal et une place leur a été attribuée par culpabilité postcoloniale. La génération d’artistes dont je fais partie a entamé une réappropriation – pertinente – des grands pères tels Marcel Duchamp, mais également son émancipation. L’art contemporain est devenu intéressant quand on a commencé à penser l’artiste en tant qu’individu. C’est la partie visible de l’iceberg.
On ne lutte pas pour gagner, mais on lutte. L’artiste développe avant tout un projet individuel. Le projet individuel est l’antithèse de la flatterie. C’est par exemple la petite mamie de banlieue qui collectionne des petites cuillères, ou encore le professeur qui collectionne des instruments de musique dans un petit village du Malawi.
Ainsi, le prix Marcel-Duchamp est le choix d’un jury à un moment donné, mais ne signifie aucunement que les autres artistes seraient moins bons.

© Kader Attia
© Kader Attia

Dans votre travail, quel rapport entretenez-vous avec l’Afrique ?
Je respire l’Afrique. Dès que l’avion atterrit sur le continent, je me sens comme à la maison. Ce sentiment d’être « chez soi » se manifeste par exemple à travers la cuisine et la musique locales. Je me souviens qu’un jour, un homme de l’administration congolaise m’a interpelé et m’a demandé mon nom. Quand je lui ai répondu « Attia », il a réagi de la façon suivante : « Mais c’est un nom de chez nous, c’est un nom africain. » L’Afrique, je la vis de près comme de loin. J’ai la chance d’avoir grandi entre deux mondes, ce qui m’a donné une forte porosité.

L’Afrique possède ceci de particulier – c’est une partie de ce qu’elle est – d’avoir échappé à la modernité. On parle alors des « oxymores de la raison». Un psychanalyste découvre un jour que l’Africain et l’Occidental ne fonctionnent pas de la même façon. Leur différence se situe dans l’espoir, une pensée mystique qu’il va comparer à la maladie de la croyance. Cette raison de se convaincre soi-même est rare en Occident, où l’on a du mal à se détacher du savoir et de la raison. De manière générale, je suis intéressé par ce que les gens disent.

Il faut contrer la colonisation de la pensée ; il faut chercher à annihiler la forme ; il faut insister sur la notion de concept plus que de forme. Je termine notre conversation sur ces paroles d’Édouard Glissant : « On naît dans une culture, on vit dans une deuxième et on mourra dans un troisième monde, celui de la créolité. Un jour, j’irai à l’ONU revendiquer mon droit à l’opacité. »

In something we Africans got issue#1
Décembre 2016