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L’art contemporain en Algérie : un art du réel / Texte Nadira Laggoune-Aklouche

In something we Africans got issue#1
Décembre 2016

« Cette effervescence créative correspond à la reconstruction qui suit la crise des années 90, période tragique pendant laquelle dix années de terrorisme ont déstructuré les liens sociaux et qui, ce faisant, a plongé le monde de l’art dans une sorte de sidération et paralysé la création pendant plus de quinze ans. La distanciation et l’ingestion nécessaires au retour de la parole faisant leur effet, des perspectives se sont enfin ouvertes par le biais de ces nouvelles générations (…) « 

– Nadira Laggoune – Aklouche

Nnadira Laggoune-Aklouche

Nadira Laggoune-Aklouche est actuellement directrice du Musée d’Art Moderne et contemporain d’Alger (MAMA). Elle a enseigné à l’École Supérieure des Beaux-arts d’Alger et été commissaire d’expositions nationales et internationales telles que la 10ème Biennale d’Art contemporain africain (Dak’Art à Dakar, 2012), le 3ème Festival d’Art Contemporain d’Alger (FIAC, 2011), la 16ème Biennale de Jeunes Artistes d’Europe et de Méditerranée (BJCEM, Ancône, Italie, juin 2013), ainsi qu’Arab Territories dans le cadre du programme Constantine, Capitale de la Culture arabe (Algérie, 2015).

Je suis venue au commissariat d’exposition comme à l’enseignement artistique : par et avec passion. Enseignante en théorie de l’art (esthétique, histoire et esthétique de l’image) à l’École Supérieure des Beaux-arts d’Alger depuis 1986, j’ai toujours dispensé mes cours de manière à impliquer les étudiants dans des débats autour des thèmes abordés. Je dirige un séminaire sur les supports audiovisuels dans l’art contemporain réservé aux étudiants en fin de cursus ; l’enseignement y prend la forme d’un workshop où l’on travaille sur la nécessité de penser l’art, selon l’idée que la création artistique est en grande partie pensée et que le reste consiste en sa mise en forme. Avec un thème choisi comme prétexte, les étudiants doivent travailler leur concept jusqu’à ce qu’il soit abouti pour ensuite aborder la mise en image. Cette approche n’aurait peut-être rien d’original ailleurs, mais au regard du système de formation artistique encore très classique et académique, mais également de la vision de l’art comme technique en vigueur dans nos écoles, il est important d’ouvrir des espaces à la sensibilité esthétique.

C’est d’autant plus important que les étudiants, hyper connectés, très au fait des nouvelles technologies, du numérique, et branchés sur l’international via Internet, développent d’autres façons de voir et de représenter leur rapport au monde.

Ce séminaire que j’anime depuis un certain nombre d’années me permet de « repérer » parmi les meilleurs étudiants (et les travaux produits dans ce cadre) les futurs artistes que je « place » ensuite dans les expositions que je commissionne, notamment internationales. C’est souvent leur première exposition. Pour la majorité d’entre eux, c’est non seulement l’occasion de vivre une confrontation esthétique et intellectuelle fructueuse, mais ça représente aussi un point de départ (parfois un tremplin) déterminant pour leur entrée dans le monde de l’art international.

Amina Menia
Extra Muros 1
Extra Muros chapter 1 Bastion 23 Art Center (2005),
galvanized steel tubes and brackets, 100 m
 

Cette passerelle entre mon travail de commissaire et celui d’enseignante me procure beaucoup de satisfaction et le sentiment, même à une échelle réduite, d’avoir participé à la mise en visibilité de jeunes artistes. C’est pour cette même raison que j’ai pour principes, à chaque exposition, de toujours solliciter des artistes différents qui débutent et des artistes du Maghreb, car si nous ne sommes pas assez présents dans les expositions en Europe, parce que moins sollicités, nous le sommes aussi sur notre propre continent en Afrique. Cette situation par rapport au continent, due à une rupture ancienne entre le nord et le reste de l’Afrique, construite et nourrie en grande partie par le colonialisme et qui continue d’agir dans l’inconscient collectif, reste encore à déconstruire, même si, timidement il est vrai, des échanges et partages culturels s’établissent sans toutefois s’instituer de manière durable.

Parmi les expositions que j’ai commissionnées et les plus marquantes pour moi, je peux citer, dans le cadre du Festival Panafricain d’Alger 2009, Africaines et La modernité dans l’art africain, qui ont permis une incroyable redécouverte de l’art contemporain en Afrique, ainsi que Le retour pour le 3ème Festival International d’Art Contemporain d’Alger au MAMA (2011) et la 10ème Biennale de Dakar (2012). Ma dernière exposition, Des-identités (22 novembre 2016), plus modeste mais très riche en expériences et en émotions, a eu lieu à Tlemcen en Algérie dans le cadre de la remise du prix Mohammed-Dib, du nom du grand écrivain algérien. J’ai accompagné six jeunes artistes venus de différentes régions d’Algérie, invités en résidence par la Fondation Mohammed Dib, qui ont travaillé autour de l’œuvre de l’écrivain. En suivant pas à pas l’évolution du travail, j’ai eu l’immense joie de voir s’accomplir des œuvres et naître de jeunes artistes passionnés par la création. 

© Atef Berredjem

J’ai actuellement dans la tête (et le cœur) des projets d’exposition sur lesquels je ne peux pas encore anticiper, mais je pense à une grande expo qui réunirait les meilleurs jeunes artistes ayant émergé ces dernières années dans le cadre du séminaire que je continue à diriger, ainsi qu’une exposition d’artistes de différents pays africains à Alger autour des questionnements liés à l’échange artistique sur le continent.

Pour décrire le paysage de l’art contemporain aujourd’hui en Algérie, je parlerais de bouillonnement et de nouvelles générations. En effet, une effervescence artistique envahit tous les domaines de la création actuelle. Nous assistons depuis une dizaine d’années à un accroissement des événements culturels et artistiques (institutionnels ou privés) qui a stimulé l’apparition de talents multiples : groupes et styles de musique (métal, rai, rock, gnawis et autres mixages…), cinéastes (souvent primés dans les festivals locaux et étrangers), écrivains, photographes, peintres et plasticiens qui occupent et prennent une place toujours plus importante dans le paysage artistique.

Cette effervescence créative correspond à la reconstruction qui suit la crise des années 90, période tragique pendant laquelle dix années de terrorisme ont déstructuré les liens sociaux et qui, ce faisant, a plongé le monde de l’art dans une sorte de sidération et paralysé la création pendant plus de quinze ans. La distanciation et l’ingestion nécessaires au retour de la parole faisant leur effet, des perspectives se sont enfin ouvertes par le biais de ces nouvelles générations – pour la plupart âgées de 24 à 40 ans et qui ont plus ou moins vécu cette période – pour une représentation libre et incisive de leur époque. Ces jeunes s’exposent, produisent et se produisent, investissant des lieux aussi bien alternatifs que publics qui se multiplient, s’impliquant dans les espaces qu’ils se réapproprient : autant d’actions qui, pour ces artistes, signifient bénéficier d’une flexibilité et d’une liberté essentielles pour leurs démarches plastiques. Avec des formes multiples allant de la peinture à l’utilisation des nouvelles technologies, l’art actuel se distingue par la diversité des formes expressives et leur articulation dans le champ du sensible, situation d’autant plus intéressante que la scène artistique, aujourd’hui encore largement dominée par une peinture moderne, vit des polémiques autour de la notion d’art contemporain décriée ou revendiquée.  

Les collectifs d’artistes plasticiens tels que Picturie Générale, Annaba Art Scène et Box 24, de photographes comme 220 et 7×7, ou les nouvelles tendances picturales dessinées par de jeunes peintres portent cette réappropriation du champ du pouvoir symbolique. Ils construisent des discours autres que ceux qui dominent l’espace plus ou moins officiellement, rompant avec les statu quo esthétiques et discursifs qui dominent la scène : la mondialisation et Internet leur ont permis de développer un autre regard sur la société et sur soi, et d’aborder le réel différemment pour en proposer une autre lecture.

Ce processus de formation de l’art contemporain qui se met en place, perçu en tant qu’évolution de la notion d’art, entraînera indéniablement de salutaires métamorphoses sociales propres à stimuler le regard critique et le questionnement autour du rapport à notre environnement politique, social et culturel.

©Walid Bouchichi

Cette dynamique aujourd’hui visible se concrétise par la multiplication des galeries d’art privées, des écoles d’art privées, des espaces publics gérés par les collectivités locales et des espaces alternatifs proposés par des particuliers. Les manifestations-événements, bien qu’aujourd’hui réduites en conséquence de la crise économique, participent à cette embellie. Festivals, journées ou rencontres constituent autant d’opportunités pour la monstration si nécessaire à la reconnaissance et l’indispensable visibilité de l’art et des artistes contemporains. Le MAMA (Musée d’Art Moderne et contemporain d’Alger) est l’un des maillons de cette évolution puisqu’il a alimenté cette poussée en accueillant le Festival International d’Art Contemporain d’Alger (FIAC) et le Festival National de Photographie (Fespa). À cela viennent s’ajouter les actions des artistes dans la ville, comme Dj’Art en 2014 ou plus récemment El Medreb à Alger. Avec des interventions pluridisciplinaires, ils occupent des lieux plus ou moins désaffectés, organisés par des collectifs d’architectes, des plasticiens, des street artists, entre autres, pour faire revivre des quartiers populaires, leur histoire et leur patrimoine avec la contribution des habitants. Ces actions artistiques avivent des relations sociales et communicationnelles, créent des expériences de re-signification de nos relations avec les espaces de la ville, proposent des attitudes de résistance et de critique d’un certain nombre de valeurs, règles et codes sociaux.

Dans un texte restreint, il n’est pas possible de brosser un tableau fidèle du panorama de la vie artistique. On constate cependant que les artistes plasticiens comme Amina Menia, Ammar Bouras, Sadek Rahim, Sofiane Zouggar, Oussama Tabti, Atef Berredjem, Mehdi Djellil, Adel Bentounsi, Maya Bencheikh El Feggoun, Hicham Belhamiti, Mourad Krinah, Walid Bouchouchi, Amine Aitouche, Fares Yessad, Yasser Ameur, El Poncho et tant d’autres remettent clairement sur le devant de la scène la notion de la responsabilité de l’artiste et de son engagement citoyen. À quoi pourrait servir l’artiste au sein de la société actuelle qui, à l’ère de la mondialisation, connaît des bouleversements sans précédent dans son histoire ? Quels outils pour produire un art capable d’être en phase avec les changements vécus par la société aux niveaux artistique, culturel, sociétal, économique et politique ? Comme ils ne peuvent plus être réduits à des démiurges, les artistes ne produisent plus seulement des objets destinés à la contemplation : ils produisent également des œuvres qui fonctionnent comme des moyens permettant de discuter de la vie actuelle sous tous ses angles. Nous sommes en présence de nouvelles expériences du sensible et de l’art lui-même qui se sont esquissées au cours de l’histoire récente et représentent autant de questions à examiner. Pour l’armée de photographes qui ne cesse de croître (dont Houari Bouchnak, Abdo Shanan, Mehdi Boubekeur, Lola Khalfa, Samara Salam, etc.), les intérêts se focalisent sur la société, l’environnement urbain, l’architecture et l’homme dans la ville, en parallèle d’un grand engouement pour le patrimoine naturel et civilisationnel.

© Lola Khelfa
© Lola Khalfa
© Abdo Shanan

Les artistes plasticiens qui construisent les langages actuels s’inscrivent dans la mouvance de l’art international et ont à leur actif une distance qui les libère du tout identitaire ou du tout nationaliste pour enrichir le monde des idées et nourrir un art pensé en cassant les idées reçues. Des constantes se dégagent ainsi des vidéos, installations, sculptures, peintures et autres œuvres multimédias qui partagent un regard pointu sur l’actualité politique, sociale et les usages du patrimoine culturel. Enfants de la mondialisation et d’Internet, affranchis de la redondance des sujets relatifs au voile, à la religion, aux identités et autres assignations culturelles qui continuent à habiter une grande partie de la scène culturelle, ils remettent en cause les traditions à l’intérieur des pratiques artistiques.

Avec dérision et humour, amertume ou mordant, leurs œuvres se rejoignent par une attitude commune de résistance implicite par l’image contre l’image, proposant, face aux représentations préjugées, des alternances visuelles autour des questions de pouvoir, des problèmes sociaux et de la vie quotidienne.

Ces artistes se situent dans un nouvel enjeu pour l’art, dans le milieu de la culture en général et dans celui de la société, notamment politique, tout en ayant un défi à relever : celui de la réception de leurs propositions artistiques par ces mêmes milieux.

Nadira Laggoune-Aklouche
In something we Africans got issue#1
Décembre 2016