ART COMMUNITY
Madison Cox / Interview Alix Koffi

In SWAG high profiles #2

« Posséder une oeuvre ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse est la transmission, le partage. Pouvoir continuer ce partage avec le jardin Majorelle et de sensibiliser les publics au monde naturel qui est en péril. »

– Madison Cox 

Madison Cox in SWAG high profiles © Jean Christophe Marmara

Le musée Yves Saint Laurent de Marrakech ouvert en novembre 2017 ne désemplit pas. Attraction phare de la ville, il contribue à changer son statut de haut lieu touristique en étape culturelle essentielle de la région. À l’occasion de la troisième édition africaine de la foire d’art contemporain 1-54, rencontre avec le paysagiste Madison Cox, propriétaire du musée et du Jardin Majorelle, pour une discussion autour de la culture et de la nature. 

Alix Koffi : Le musée est ouvert depuis deux ans et demi. Il y a eu aussi l’apparition de la foire 1-54 et maintenant de la Marrakech Art Week. Que pensez-vous des activités artistiques développées depuis deux ans à Marrakech ? 

Madison Cox : C’est très excitant. Que ce soit 1-54, Marrakech Art Week, les ventes aux enchères ou ce que proposent les autres institutions culturelles comme le MACAAL, il y a une saine émulation. Cela a redonné une puissance à la ville et c’est formidable. 
Nous recevons tant de visiteurs par an dans le jardin et par conséquent au musée; et ces gens viennent du monde entier. Nous avons de plus en plus de visiteurs marocains, ce qui est très encourageant. Ils viennent de Casablanca, de Rabat, de Tanger, parce qu’il est désormais plus facile de voyager dans le pays. 
Le jardin a reçu un million cinq cent milles visiteurs en 2019, et sept cent mille, à peu près la moitié, pour le musée. Nous n’avions jamais imaginé autant de visiteurs et une réflexion sur le réaménagement de certaines parties du jardin est en cours. Recevoir autant de public a une conséquence sur l’état des plantes et le reste. 

Quel est selon vous le modèle idéal de musée en Afrique ? Avez vous conçu votre musée sur le modèle occidental ? Non. Nous sommes surtout venus avec l’idée de faire quelque chose de vivant et qui apporte d’autres regards. De nombreux établissements nationaux sont gérés par le ministère de la culture ou par la Fondation nationale des musées du royaume du Maroc, deux institutions très fortes qui jouent pleinement leur rôle. Nous ne prétendons surtout pas être l’un ou l’autre, nous sommes juste une alternative. Le musée est pour nous un moyen de transmettre aux jeunes générations la passion d’Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé pour ce pays, le Maroc, et cette culture qui n’était pas la leur et qui a tant influencé l’oeuvre de Saint Laurent. Dans le jardin, un musée célèbre la culture berbère. Comme vous le savez, notre institution n’est pas uniquement un musée de mode : il y a une partie permanente où l’on expose selon un système de rotation les œuvres d’Yves Saint Laurent; deux autres salles reçoivent des expositions temporaires, et nous disposons aussi d’un auditorium qui propose des projections de films et des cycles. Nous avons voulu créer un lieu vivant.

Madison Cox © Jean Christophe Marmara

Musée Yves Saint Laurent Marakesh

Nous entrons dans une nouvelle décennie. Qu’est-ce que ce sera pour le musée et vos activités ? Allez-vous agrandir le musée ? Non. Je pense que notre prochain grand chantier sera de réaménager notre infrastructure pour recevoir le public. Nous allons développer des éditions du jardin Majorelle avec un comité éditorial. Ce sera lié au jardin, aux plantes, aux cultures berbères, à nos diverses expositions temporaires. Mon but pour la décennie qui vient est de créer une organisation très solide et pérenne. 

Comment avez vous pensé la programmation des deux prochaines saisons ? Nous préparons une exposition sur Bernd Flint qui est un personnage qui vit au Maroc depuis les années 1950; il a toujours collectionné et valorisé le patrimoine marocain. Et à l’automne, une femme marocaine, Tamil Tasi. C’est une couturière qui a constitué une très importante collection de textiles et de broderies anciennes. Au printemps 2021, nous ouvre une exposition sur une collection d’art aborigène d’Australie. La collectionneuse est suisse et a mis une vingtaine d’année pour constituer cette collection. Nous allons exposer dans un site parallèle l’école d’Essaouira avec l’idée de montrer les similarités très fortes qui existent entre les cultures marocaines et aborigènes.

Quels artistes marocains suivez-vous particulièrement ? Il y en a plusieurs. Nous avons été sollicité par le New York Botanic Garden, une institution majeure, pour une grande exposition sur le jardin Majorelle. Ce qui est important est de présenter le jardin mais aussi de présenter d’une façon ou d’une autre des artistes marocains. Nous travaillons sur ce projet avec Yto Barrada et Meriem Bennani, deux artistes très différentes. Un jardin botanique comme le nôtre n’est pas juste une collection de plantes mais aussi une transmission d’une façon de voir le monde et de sensibiliser les gens. Les artistes sont également là pour ça. 

Quel est votre rapport à l’art ? Vous avez hérité d’une collection considérable, êtes-vous vous-même collectionneur ? Je ne peux pas me considérer collectionneur comme Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ou même me comparer à des collectionneurs à une échelle plus réduite. Si je collectionne quelque chose ce sont des livres. Je suis un lecteur passionné, je possède énormément de livres, mais je n’ai pas une collection de livres rares ou de livres précieux. Je considère que j’ai eu la chance dans ma vie de travailler avec plusieurs artistes. Surtout en créant le jardin pour eux ou d’autres projets. C’était toujours des expériences extrêmement fortes et émouvantes pour moi. Les artistes ont en général un regard très différent du reste du monde, un regard sur ce qu’est notre monde, j’ai un énorme respect pour eux. 
Posséder une oeuvre ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse est la transmission, le partage. De pouvoir continuer ce partage avec le jardin Majorelle et de sensibiliser les publics au monde naturel qui est en péril. 

Ce qui nous amène à la flore, votre première passion. La préoccupation est au maximum concernant les bouleversements écologiques. Qu’observez vous en Afrique? Il est beaucoup question de la déforestation et de la disparition des réserves naturelles à une vitesse catastrophique en Amazonie; mais c’est malheureusement aussi le cas en Afrique. Les forêts tropicales africaines ne se sont pas remises de la sécheresse sévère causée par El Nino en 2015-2016. Je sais qu’il y a diverses initiatives: sensibiliser les populations à la disparition de la nature, ou un pays comme l’Ethiopie qui réhabilite les forêts, le pays a replanté trois-cent cinquante millions d’arbres cet été. Ce sont des initiatives remarquables, même si les scientifiques ne sont pas sûrs que cela suffise.

Comment cela se traduit-il à l’échelle du jardin Majorelle ? C’est une bonne question parce que justement depuis quelques années, depuis que le musée Yves Saint-Laurent de Marrakech a ouvert il y a deux ans. C’est un projet qui date d’il y a au moins sept ans parce qu’il y a eu quatre, cinq ans de conception, plus des années de construction. Donc tout notre focus dans ces dix dernières années a été focalisé sur la création et la construction de ce musée avec ces divers départements ou lieux d’exposition ou divers moyens de transmettre au public, que ce soit les salles permanentes ou temporaires, l’auditorium, la bibliothèque, les salles de réserve. On est aussi en train de se refocaliser sur le jardin ou les jardins. Depuis quelques mois d’ailleurs, nous avons engagé un célèbre botaniste français qui s’appelle Marc Jeanson et nous sommes en train de faire l’inventaire de nos collections vivantes autant que de nos collections, que ça soit de nos collections de culture berbère et de faire des programmes pédagogiques de sensibilisation sur le monde naturel. A notre échelle, qui n’est pas une échelle nationale, nous sommes en train de remettre comme le jardin est une institution un fonds basé autour d’un jardin et ses collections de plantes, les collections vivantes. Nous sommes aussi en train d’enrichir ces collections et d’identifier et de promouvoir les plantes indigènes, les plantes marocaines, du nord-ouest du continent. 

Madison Cox © Jean Christophe Marmara

Jardin Majorelle © Christophe Levet

Vous essayez d’« éduquer », on voit bien la dimension pédagogique de ce que vous faîtes par rapport au jardin et à l’écologie. Nous proposons en effet des programmes pédagogiques pour les enfants et adolescents des écoles publiques. Nous avons commencé il y a un an et demi avec les écoles proches du jardin, ce sont des écoles dont les programmes culturels ou environnementaux sont assez limités. En 2019 nos programmes ont profité à plus de cinq mille enfants. Nous cherchons simplement à sensibiliser ce très jeune public, nous ne sommes pas là pour mener une mission d’éducation à grande échelle comme le Ministère pourrait le faire.
Il s’agit de sensibiliser sur ce qu’est un musée pour rendre l’institution moins intimidante.

L’espace au Jardin Majorelle est pour le moment assez restreint, nous avons acquis un terrain supplémentaire à proximité pour y construire une école de jardinage. Une pépinière où les élèves pourront cultiver les plantes, plusieurs salles avec des programmes pédagogiques différents pour valoriser la profession de jardinier; nous espérons ouvrir en septembre 2021.
Nous prévoyons six cent élèves par an, des personnes de tout âge, adultes compris. Nous allons également travailler avec la ville de Marrakech qui embauche énormément de jardiniers et faire venir de l’extérieur d’autres personnes, du Maroc mais aussi d’ailleurs.

Sortons du jardin, quel paysage vous émeut ? C’est peut-être la question la plus difficile. Je suis touché par les paysages naturels, comme dans le haut Atlas, où je me suis rendu il y a quelques jours dans une réserve naturelle, c’est magnifique. Je suis également extrêmement touché par les paysages  créés par l’homme, où l’homme est très présent. Je pense bien entendu à Majorelle qui n’est pas du tout un endroit naturel. Cela a été développé il y a presque cent ans, en 1923, et tout a beaucoup évolué. Même les paysages ruraux où l’on voit très fort la trace de l’homme, les champs, les vergers, les champs avec divers graminées. 

Il m’est difficile de répondre finalement. Je suis ému par les parties naturelles mais également par la trace de l’homme; trace de l’homme dans son aspect positif. 

Comment travaillez vous ? Ma curiosité me guide vers les parties du monde que je ne connais pas. Je ne suis pas un paysagiste spécialisé dans une région ou une partie du monde; j’envie parfois les paysagistes qui connaissent parfaitement les spécificités des plantes d’une région particulière, son climat. Ce qui m’a toujours intéressé ce sont les découvertes d’un nouveau monde. Un projet au Texas a pu par exemple me faire découvrir des familles de plantes que je ne connaissais pas; j’ai employé ces plantes dans des chantiers en Californie du Sud ou ailleurs.

En tant que paysagiste, j’ai eu la chance de travailler dans de nombreux endroits mais jamais en Asie, à l’exception de l’Inde. J’ai beaucoup travaillé en Amérique du Nord, dans les Caraïbes, en Europe.

La population urbaine et le développement des villes africaines se transforment à très grande échelle. Est-ce une opportunité pour les architectes et paysagistes africains pour guider le développement? Oui, absolument. Je l’ai dit, je connais mal le continent africain dans son ensemble. Je pratique le nord de l’Afrique mais,  en général,  la sensibilisation est très forte aujourd’hui, beaucoup plus qu’il y a presque quarante ans quand j’ai débuté.  (…) find the full English and French version in SWAG high profiles issue#2.

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in SWAG high profiles issue#2
                                                               Alix Koffi 
December 2019