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Momar Nguer / Interview Zyad Limam avec Alix Koffi

In SWAG high profiles #2

« Il y a plus de liens entre un Américain d’origine haïtienne et moi, qu’entre un nègre d’Amérique et moi parce qu’on n’a pas demandé au nègre d’Haïti d’oublier sa culture. Au nègre d’Amérique, si.« 

– Momar Nguer

Momar NGUER, Tour Total, La Défense © Alexis Vettorreti pour SWAG high profiles

Momar Nguer est hors normes. Il ne s’agit pas seulement de sa longue silhouette à la Giacometti ou à la N’dary Lo, pour rappeler ses origines sénégalaises, mais de sa stature internationale. Il a passé les trente dernières années à des postes de direction au sein du géant pétrolier Total. Une expérience qui l’a conduit à la présidence du Marketing international et à un siège dans le Comité exécutif, l’imposant de fait en un puissant de ce monde, interlocuteur de chefs d’État. 
Comment, lui l’Africain, a-t-il pu s’imposer dans un univers peu coloré ? Que devient-t-il après Total ? À l’heure du bilan, peut-on être fier de Momar l’Africain ? 
Nous n’étions pas assez de deux pour lui parler. Fin 2019 pour SWAG high profiles, j’ai eu le plaisir d’intervenir dans la conversation que j’avais organisée entre lui et Zyad Limam, patron de presse franco tunisien (Afrique Magazine, Ensuite ) et familier des personnalités de ce calibre.

Zyad Limam :  Quand  on écrit votre nom sur Internet on trouve très peu d’informations à part quelques entretiens dont une interview à Jeune Afrique. Est-ce un contrôle ou une discrétion volontaire ? 

Momar Nguer : Malheureusement, bien souvent je n’apparais que comme le « Momar Nguer de Total ». On a tendance à mettre les gens dans des cases et on m’a réservé la case Total. Pourtant j’existe et j’existerai toujours en dehors de Total. Si quelque chose devait me définir ce serait plutôt mon amour pour l’art et c’est cela qui subsistera. 

Total est un moment important dans ma vie, mais je suis plus que cela. «Je suis Total» mais je suis aussi l’homme qui aime les arts, qui aime déchiffrer le monde politique et qui tente de comprendre ce qui fait agir les gens. Être réduit au « Momar Nguer de Total » n’est qu’un raccourci.

Z.L. : En Afrique, on demande souvent des comptes aux gens comme vous ou comme Tidjane Thiam ( homme politique ivoirien, ancien directeur général de Crédit Suisse, administrateur de Kering, NDLR), à toutes les personnalités qui se sont imposées en hauts lieux par leurs capacités professionnelles dans « le monde des blancs »”. On a tendance à leur dire : « Mais qu’offrez-vous au continent ? Que redonnez vous à votre pays ? » 

Il y a t-il eu une rupture, un moment, quelque chose qui aurait causé votre départ sans jamais revenir ou sans jamais vouloir revenir dans le monde « originel » ?

M.N. : Cela m’a toujours interrogé. La réponse que j’ai longtemps donnée et qui était tout à fait insatisfaisante est que « Finalement, mon image sert aussi mon pays ». C’était un moyen de me conforter. C’est vrai qu’aujourd’hui, à mon âge, je me demande ce que je fais, ce que j’ai rendu à mon pays ? D’abord ma vie n’est pas finie. Mon temps chez Total à la présidence du Marketing est terminé, et maintenant je verrai ce que je peux réaliser pour mon pays et mon continent. 

Mais agir pour son pays ou pour son continent, ça ne veut pas dire forcément faire de la politique.

Alix Koffi : Justement sur le sujet « Comment agit-on pour son pays et son continent lorsqu’on est à l’étranger? Est-ce que le fait d’avoir été un Africain, surtout dans ces très  hautes  sphères — vous êtes le seul dans le Comité exécutif de Total, le seul Africain à peser autant dans le CAC 40 — a pu influencer vos décisions en faveur du continent ? Ou, avez vous été contraint d’oublier que vous étiez Africain? 

M.N. : Je vais vous dire une chose, vous n’oubliez jamais que vous êtes Africain. Pour une raison simple.  On vous le rappelle tout le temps ! De nos jours ça arrive moins. Mais auparavant, chaque fois qu’il y avait un massacre commis par un dictateur africain, ou chaque fois qu’il y avait une épidémie quelque part sur le continent, je peux vous dire que dans le regard des gens, j’incarnais l’Afrique. 

Et peu importe que cela se passe au Kenya, en Namibie ou au Zimbabwe. Mais je reconnais que cela a un côté positif, parce qu’au cas où vous seriez tenté de l’oublier votre entourage vous rappelle toujours que vous êtes Africain.

Z.L. : Les Américains utilisent  l’expression « color blind ». Est-ce que vous avez rencontré des collègues  color blind  ?

M.N. : J’en ai rencontré ! J’ai rencontré des gens tellement « color blind » qu’ils ont dit en ma présence des choses très loin du politiquement correct.

Z.L. : Je vais un peu vous provoquer avec la question suivante : Vous avez eu tout un parcours dans le business du pétrole, chez Total. Dans l’imaginaire c’est un peu comme les diamants, ce n’est pas clean, ce sont des profits monstrueux, c’est néo colonial… En outre Total est partout en Afrique. On peut avoir l’impression que vous avez juste tracé votre chemin, en vous disant : « Ce n’est pas grave, j’ai passé ma vie professionnelle dans cette boîte, et puis voilà. » Vous seriez resté chez Hewlett Packard, vous auriez été dans la banque ou la finance comme Tidjane ( Thiam, NDLR), ça n’aurait pas été exactement la même chose. « oil business ». Pour la majorité des gens, c’est un business de puissants néo coloniaux qui mettent les pays à genoux… 

M.N. : J’ai fait carrière dans la partie marketing, et la partie marketing ce n’est que du commerce, même si le sujet reste sensible 

Le problème est que dès qu’il est question de pétrole, de diamants etc., on parle de ressources appartenant à l’État. La législation des pays d’Afrique veut que le sol et le sous-sol appartiennent à l’État et que ce n’est jamais que par concession qu’un tiers en obtient l’usage.

Dans la banque vous êtes dans du transactionnel, les transactions n’appartiennent à personne. Vous créez vos richesses sur vos capacités transactionnelles.

Regardez le cas des Chinois en Afrique : tant qu’ils se limitent au commerce, à la  construction des routes, ça ne fait pas grand bruit. Mais dès qu’on aborde le sujet des Chinois qui acquièrent des terres en Afrique, cela devient extrêmement sensible ; c’est parce qu’on exploite, alors, une ressource de l’État. 

Quand je me penche sur ces histoires de pétrole je réalise qu’en Afrique, aujourd’hui, il n’y a pas un pays où la part de « government take » est inférieure à 50 %. Quand je discute avec les gens et que je leur dis que les contrats que les États signent ne sont pas léonins et qu’ils laissent aux États entre 50, 55 et 60 % entre : les impôts, les redevances, la part de la société nationale, etc. ». 

Mais le quidam ne se sent pas concerné puisqu’il a l’impression  que, de toute façon, l’argent tombent dans un puits sans fond qui s’appelle l’État. Les gens se disent « ça ne va pas dans ma poche… ».

Dès qu’un pays devient producteur de pétrole, la pression populaire augmente afin de baisser le prix de l’essence. 

Z.L. : Alors que ce n’est pas corrélé…

M.N. : Parce que la population pense : « au moins, ce sera ça de gagné ». Pour sortir 200 000 barils de pétrole en haute mer, vous n’employez pas beaucoup de monde. Alors, il faut faire très attention à la façon dont vous redistribuez l’argent qui en sort. Et faire attention aussi à tout ce qui est possible de réaliser en matière de « local content ».

Z.L. : Après trente ans de relation avec les dirigeants, est-ce que vous êtes de ceux qui pensent que l’Afrique va mieux, mais pas aussi vite qu’elle aurait pu aller, ou pensez-vous, comme certains, que l’on est dans le Titanic ? Ou encore pensez-vous qu’on a oublié ce qu’était l’Afrique des années 60 et ce qu’elle est devenue ?

M.N. : Honnêtement, il me semble que ça va mieux. Ne serait-ce que parce la démocratie est plus prégnante. Ce qui m’inquiète, ce sont tous ces gens externes qui disent à l’Afrique d’aujourd’hui : « au fond, c’est très bien que vous en soyez là… ». C’est ce côté condescendant : « Vous devriez être contents d’en être là… ». Comme si nous n’avions pas le droit de rêver de plus et de mieux. Je le constate lorsque les gens parlent du Sénégal et des trois alternances à la tête de l’État. Mais nous ne pouvons vraiment pas nous contenter de cela.

Zyad Limam & Momar Nguer © Iris pour SWAG high profiles

Z.L. : Pour vous qui avez grandi avec les indépendances, qu’est-ce qui a dysfonctionné ? Des économistes affirment que pendant dix ans certains pays comme la Côte d’Ivoire, étaient alignés sur la courbe de la Corée du Sud et que ça a cassé à un moment, au milieu des années 70. Qu’il y avait d’intrinsèque pour en arriver à ce résultat? 

M.N. : Aucune idée. Au moment des indépendances, les meilleurs fils de la République étaient au service de l’État. Puis, au fur et à mesure, être au service public est devenu l’affaire de ceux qui n’avaient pas d’autres options… Et les autres sont partis dans le privé. Mais pourquoi ? 

Z.L. : N’en faites-vous pas partie ? Vous avez opté pour le privé, et en France ! 

M.N. : Certes, mais pourquoi ? Je ne saurais vous le dire. Je me souviens d’une formule que mon père prononça un jour : « préférer les honoraires aux honneurs ». Le problème c’est qu’il n’y avait plus d’honneurs dans la République. Le jour où lors d’un dîner, ce n’est plus le préfet qui est à droite de la maîtresse de maison, mais l’homme le plus riche du département, tout change et c’est arrivé au milieu des années 70. Quand vous regardez dans l’Histoire du Sénégal, à l’ENA, les plus forts choisissaient « la préfectorale », c’est typiquement le cas de Djibo Leyti Kâ, devenu directeur de cabinet de Senghor, puis ministre de Diouf entre 1981 et 1996.

Puis est arrivé un moment où les premiers ont préféré les postes d’inspecteur des impôts ou inspecteur des douanes.

Z.L. : Pour en revenir à vous, lorsqu’on se renseigne, on lit toujours : « amateur d’art », « passionné d’art » et ça s’arrête là. On n’en sait pas plus. 

A.K.: C’est bien cela qui m’avait intriguée. Nous sommes là pour en savoir plus justement ! Êtes-vous un vrai amateur d’art ou est-ce une épithète cosmétique ? 
(…) Retrouvez la version intégrale de cet entretien dans SWAG high profiles issue#2.

in SWAG high profiles issue#2
                                                               Zyad Limam
avec Alix Koffi 
Mai 2019