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La conception du panafricanisme entre l’Afrique et les Amériques / Texte Amzat Boukari-Yabara

In something we Africans got issue #6
In issue #6 find our selection on : Panafricanism in part 1,
Morocco’s intellectual and art scene, in part 2
Cultural links Africa – USA in part 3

 

Faire fructifier l’héritage du panafricanisme nécessite de faire un bilan plus rigoureux des initiatives passées, de mieux les inscrire dans leur contexte, et d’en tirer des leçons pour le présent et l’avenir. En outre, dans une période où la demande de connaissance et la formulation d’interrogations sont fortes au sein de la jeunesse africaine, l’absence de l’enseignement du panafricanisme dans les universités est plus que jamais problématique pour construire des débats sereins et de qualité.

L’histoire du panafricanisme prend sa source dans les luttes abolitionnistes menées par les communautés noires des Amériques et de la Caraïbe qui sont nées de la déportation de plusieurs millions d’Africains dans le cadre de la traite transatlantique entre le XVIe et le XIXe siècle. Au début du XIXème siècle, alors que l’indépendance d’Haïti en 1804 inscrit pour la première fois l’existence d’une souveraineté africaine en dehors de ce continent, plusieurs groupes d’Africains libres ou affranchis dans les Amériques ou en Angleterre sont renvoyés de gré ou de force dans les colonies naissantes de Sierra Leone et du Libéria, instaurant le début d’un mouvement de retour (Back to Africa). Depuis cette époque, un vaste réseau de circulations et d’échanges s’est établi, faisant de l’espace Atlantique un lieu privilégié pour penser le panafricanisme.
Regroupant étymologiquement l’ensemble des africanismes, ces survivances culturelles africaines qui ont survécu à l’extérieur de l’Afrique, le panafricanisme devient un mouvement politique et socioculturel à la toute fin du XIXème siècle, en réaction à la ségrégation institutionnalisée aux Etats-Unis et à la politique de colonisation lancée par les puissances européennes en Afrique. Ainsi, en juillet 1900 à Londres, autour du juriste trinidadien Henry Sylvester-Williams, plusieurs militants et intellectuels se fédèrent et organisent une conférence panafricaine qui appelle les peuples d’origine africaine à s’unir pour se libérer de leur condition encore servile. Alors que l’Afrique de l’Ouest a très tôt constitué un espace intellectuel transnational stimulé par les groupes sociaux rapatriés d’Europe et des Amériques, et par des lobbies politiques et commerciaux locaux, tous les congrès panafricains se tiennent pourtant en occident (Paris en 1919, Londres, Paris et Bruxelles en 1921, Londres et Lisbonne en 1923, New York en 1927 et Manchester en 1945). A chaque congrès, les participants établis sur le continent africain sont de plus en plus nombreux, et après 1945, la diaspora qui était à l’initiative des congrès, perd de l’influence au profit des Africains engagés contre la domination coloniale sur leur continent. 

Nu Barreto © the artist, Courtesy Galerie Nathalie Obadia
Nu Barreto © the artist, Courtesy Galerie Nathalie Obadia

Durant cette période, les différents pôles nés des migrations et des circulations dans l’Atlantique noir théorisé par Paul Gilroy ont également suscité une intense production intellectuelle, culturelle et sociale, ainsi que des actions politiques. Celles-ci semblent inégales en fonction des espaces linguistiques qui offrent des références partielles dans des récits qui ne restituent pas toute la diversité du mouvement et des acteurs, en particulier des actrices. Dominant les espaces lusophones et francophones qui ont pourtant été des pôles historiques du mouvement, l’historiographie nord/afro-américaine, caribéenne et africaine de langue anglaise constitue la première bibliothèque du panafricanisme. Dans ces espaces anglophones d’où sont originaires les principales figures du panafricanisme, des publications scientifiques et des manifestations militantes régulières montrent l’actualité et la permanence de cette thématique. Le second espace de circulation, qui se déploie entre la France, l’Afrique et la Caraïbe francophone, notamment Haïti, est marqué par un éclatement des problématiques, à la fois nationales et coloniales, néocoloniales et postcoloniales. La Négritude de Césaire, Damas et Senghor, tout en épousant l’aventure de la revue Présence africaine d’Alioune Diop, a fait de Paris un carrefour des mondes panafricains et des diasporas noires, rivalisant à l’échelle internationale avec Londres et New York, et annexant Dakar, Abidjan ou Kinshasa par le biais de la francophonie.

Le troisième grand espace panafricain est centré autour des circulations entre le Brésil, les anciennes colonies portugaises (Angola, Mozambique), le golfe du Bénin, et accessoirement Cuba et le Portugal. Cet espace de l’Atlantique Sud, qui est le moins connu des trois, a pourtant été le plus long dans la durée puisque l’esclavage ne fut aboli au Brésil qu’en 1888. Pays le plus impliquée dans la traite, le Brésil est aujourd’hui, après le Nigéria et la République Démocratique du Congo, le pays dans le monde avec la plus grande population d’origine africaine. Le circuit direct entre le Brésil et l’Afrique a favorisé l’établissement de groupes sociaux afro-brésiliens sur les côtes du golfe du Bénin, qui font écho à l’espace anglophone ouest-africain. Le Brésil a notamment développé un mouvement noir autonome au long du XXe siècle autour d’Abdias do Nascimento qui a joué un rôle dans la lutte contre les régimes militaires et pour le retour à la démocratie.

La cartographie du panafricanisme est donc contemporaine et dynamique, mais elle épouse encore les lignes d’influences coloniales qui freinent les approches politiques transnationales ou interterritoriales. Les circulations d’information et les échanges intellectuels en Afrique de l’Ouest entre les pays anglophones et francophones sont encore très faibles, et ceux entre les différentes régions du continent, entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique de l’Est par exemple, sont peu visibles. Vaste sujet de débat, l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale semble avoir eu un impact logique sur les cloisonnements intellectuels. En revanche, les îles de la Caraïbe présentent un profil particulier du fait de leur morcellement géographique et linguistique, mais également en raison d’une forte production intellectuelle renforcée par l’engagement politique de leurs auteurs (Firmin, Garvey, Fanon, Césaire, Castro…). La condition insulaire, que l’on pourrait croire plus propice à favoriser des élans de repli nationaliste, n’a pas empêché l’émergence d’un sentiment pan-caribéen sous-jacent au panafricanisme, reprenant des éléments symboliques de l’exil et de la migration. Constituant la destination migratoire première, les Etats-Unis ont été une plate-forme de redistribution économique et intellectuelle vers d’autres parties du monde panafricain. Des Etats-Unis sont également venues des approches militantes internationalistes et radicales, portées par Malcolm X ou Stokely Carmichael dans les années 1960 avec le mouvement du Black Power et le parti des Black Panthers, et qui ont eu de l’impact dans tout le tiers monde.

Nu Barreto « Africa renversante, renversée © the artist, Courtesy Galerie Nathalie Obadia

Distinguant le Panafricanisme et le panafricanisme, l’historien Georges Shepperson note que le Panafricanisme désigne le mouvement lancé dans le cadre des congrès panafricains, puis transcrit dans la routine des institutions, dont l’Union Africaine, qui regroupe l’ensemble des gouvernements du continent, serait aujourd’hui l’exemple le plus abouti. En contrepoint à cette approche institutionnelle, le panafricanisme concerne les mouvements socioculturels qui ont souvent été concomitantes aux luttes politiques classiques. Depuis plusieurs années, le panafricanisme reprend de la force en Afrique auprès d’une jeunesse engagée et de plus en plus connectée par les réseaux sociaux. Ces outils ont facilité la construction d’espaces de débats transnationaux et virtuels, des phénomènes de veille autour de l’actualité, tout en mettant à la disposition publique des informations et des analyses qui diminuent la dépendance aux médias traditionnels. Faire fructifier l’héritage du panafricanisme nécessite de faire un bilan plus rigoureux des initiatives passées, de mieux les inscrire dans leur contexte, et d’en tirer des leçons pour le présent et l’avenir. En outre, dans une période où la demande de connaissance et la formulation d’interrogations sont fortes au sein de la jeunesse africaine, l’absence de l’enseignement du panafricanisme dans les universités est plus que jamais problématique pour construire des débats sereins et de qualité. 

Nu Barreto © the artist, Courtesy Galerie Nathalie Obadia
Nu Barreto © the artist, Courtesy Galerie Nathalie Obadia

Quant aux diasporas, en Europe comme dans les Amériques, elles se reconnectent sur des réseaux de solidarité souvent virtuels mais bien réels, pour faire face à de nouvelles formes de racisme qui sont tout autant subtiles que décomplexées, et qui refont surface de manière inattendue. La vidéo d’une chaîne américaine montrant une vente aux enchères de migrants noirs en Libye montre que les défis que l’on imaginait dépassés sont en train de redevenir d’actualité. Dans un contexte de droitisation des politiques aux Etats-Unis, au Brésil ou en Europe, d’une exaspération des Africains devant le traitement dont ils font l’objet de la part de la « communauté internationale » dominée par les anciennes puissances coloniales, la reconnaissance des identités culturelles africaines tend également à être stigmatisée comme relevant d’une visée communautariste dans les pays occidentaux. Plus que les identités qu’on ne saurait simplifier ou résumer à une question chromatique, l’histoire sinueuse du panafricanisme, qui connait des temps morts et des courses effrénées, est encore pleine de surprises.

                                                          in something we Africans got issue #6
Amzat Boukari-Yabara 
Juillet 2018


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